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Synthèse grande conférence #BM2050 du 15 mars 2019 Culture et liberté

La dernière grande conférence #BM2050 s’est tenue vendredi 15 mars autour du thème « culture et liberté ». Elle s’est déroulée à l’issue d’une journée particulière au cours de laquelle le ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, Jean-Michel Blanquer, en visite officielle à Bordeaux, est allé à la rencontre d’élèves et d’enseignants dans des établissements scolaires girondins. Dans le même temps, des dizaines de milliers de jeunes se mobilisaient, à Bordeaux, en France, et dans le monde, de façon joviale et néanmoins déterminée, pour interpeller les dirigeants politiques sur l’urgence climatique. Sur la grande scène du palais des congrès, autour du ministre Jean-Michel Blanquer, Diana Filippova cofondatrice de OuiShare, Patrice Franceschi aventurier et écrivain, Judith Grumbach, réalisatrice, Patrick Bobet, président de Bordeaux Métropole, Jacques Mangon, vice-président de Bordeaux Métropole en charge de #BM2050 et Nicolas Florian, maire de Bordeaux, ont échangé sur les enjeux de liberté, forcément ; de numérique, intensément ; d’éducation inévitablement.

« Pas de démocratie sans une presse libre et indépendante » tient à rappeler, en ouverture Arnaud Schwartz directeur de l’IJBA (Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine), partenaire de cette 7e conférence ; le journalisme est un lieu d’exercice des libertés fondamentales et une composante essentielle de la culture. Mais la parole qui se dit libre est de plus en plus souvent mensongère. Le débat ne sert, trop fréquemment, qu’à renforcer la conviction de ceux qui partagent la même vision, ou « se trouve emporté sur des rivages haineux ». Car, avec le numérique, le mensonge dispose d’armes redoutables dissimulées dans ce que le directeur de l’IJBA n’hésite pas à qualifier « d’usines à fake news ». Lieu essentiel de contrepouvoir, le journalisme se retrouve ainsi fragilisé par les mutations technologiques, mais également par la remise en cause des modèles économiques des médias, le « jeu dangereux » de certains politiques ou encore les journalistes eux-mêmes lorsqu’ils oublient leur capacité à l’autocritique. Et A. Schwartz d’emprunter les mots d’un confrère : « Le but du journaliste n’est pas d’être aimé, mais d’être cru ». Le directeur de l’IJBA évoque alors des pistes pour défendre le journalisme : innover, ouvrir les rédactions et sortir des rédactions, dialoguer. Et, aussi, renforcer l’éducation aux médias afin que chaque citoyen puisse acquérir une pensée libre, pour une démocratie forte.

Le ton est donné. Au cours de la conférence, la culture sera appréhendée dans son acceptation large : les connaissances et les savoirs, l’exercice de la pensée, mais plus globalement, une conscience commune, des valeurs partagées qui unissent une collectivité et donnent sens à la vie en société.

Culture(s), liberté et démocratie à travers le monde

Pour Diana Filippova, la liberté s’inscrit assurément dans une culture particulière. La jeune femme explique que dans sa langue natale, le russe, il existe deux mots pour dire liberté : l’un dont le sens est proche de celui du mot français ; l’autre signifie liberté intérieure, le même mot désignant également la volonté. « C’est elle qui constitue la véritable liberté, celle qui survivra, immortelle, inaliénable, quels que soient les guerres et les régimes politiques » ; c’est elle qui irrigue les arts et la littérature russes, notamment les œuvres des poètes de l’âge d’argent (années 1920-30). « La culture est absolument centrale ; elle nous permet de tenir, quoi qu’il arrive », lance D. Filippova.

La culture, définie comme défenseur de liberté et acte de résistance, anime également le peuple kurde de Syrie que Patrice Franceschi, aventurier et écrivain engagé, connaît très bien puisqu’il a partagé leur combat depuis le début de la guerre. Il explique, devant une audience rivée à son récit, que les Kurdes de Syrie ont lutté pour défendre les vertus au cœur de leur révolution : la démocratie, la laïcité, l’égalité homme femme, le respect des minorités. Une fois la bataille des armes achevée et le pays détruit, une « autre guerre » s’ouvre : celle de l’éducation et de la culture. Répondant à l’appel lancé par les dirigeants kurdes, de très nombreux jeunes bacheliers se sont portés volontaires pour devenir, pour quelque temps, instituteurs et partager leur savoir avec les enfants à travers le pays.

Liberté individuelle ou liberté collective ?

P. Franceschi est très clair : « considérer la liberté comme je fais ce que je veux ou l’immédiateté, ce n’est pas intéressant » ; liberté individuelle, individualiste, liberté de consommation n’entrent pas dans son mode de pensée. Pour lui, il faut « avoir l’absolue conscience que la liberté pour soi ne vaut que si elle est pour les autres ». Et lorsqu’il annonce : « La liberté sacrificielle est l’une des plus belles libertés collectives », l’écrivain fait évidemment référence aux Kurdes de Syrie, mais cet homme aux mille vies s’inspire également de son expérience de navigateur. Car la liberté collective est la seule façon de mener le navire à bon port, principe valant aussi, selon lui, pour une ville ou un État.

D. Filippova rappelle la formidable victoire des libertés individuelles au cours des dernières décennies, mais elle se demande si la liberté collective, celle du projet partagé, politique, n’a pas été oubliée, en particulier chez les nouvelles générations qui prônent autonomie et indépendance. Et pourtant, force est de constater que Greta, Constance, et les autres, tous ceux qui marchent pour la planète, démentent cette tendance et mettent en lumière les aspirations paradoxales des jeunes générations.

Le numérique, entre aliénation et libération

Technophile, D. Filippova est convaincue que le progrès technologique est facteur de libération. Mais, en tant que spécialiste des nouvelles technologies, son devoir est de reconnaître que cet univers est une « structure massive d’aliénation » ; une structure qui a la particularité de faire oublier à ses utilisateurs qu’ils sont aliénés, en faisant précisément passer cette dépendance pour de la liberté. Les portables et les réseaux sont pensés pour maximiser le plus possible le temps dépensé sur ces outils, l’objectif final étant de vendre de la publicité. Et la jeune femme conclut : « nous sommes forcément partagés entre deux positions contradictoires : nous voulons promouvoir l’accroissement des connaissances et des réseaux et, en même temps, nous dégainons notre téléphone 60 fois par jour, ce qui est loin d’être une manifestation de liberté ». L’enjeu est de savoir quelles technologies facteurs de libération nous voulons inventer.

P. Franceschi va dans le même sens. Les stratégies de domination que permettent les nouvelles technologies nous ont fait perdre de vue l’intention initiale de liberté. Nous vivons dans une société d’addiction, du vide, mais aussi de la surveillance généralisée. En Chine, les citoyens sont contrôlés et évalués. La notation est devenue règle d’or sur internet : produits, services, lieux…et désormais individus gagnent ou perdent des points en fonction de leur comportement, leur façon de penser, conduisant à créer des niveaux différents de citoyenneté.

Pour Nicolas Florian, l’outil n’est pas la cause de l’éloignement des individus, d’un lien social qui se distend. L’origine, plus profonde, réside dans la structure même de la société. Pour certaines personnes, c’est d’ailleurs par l’objet numérique que le lien est rétabli. Il est ainsi nécessaire de recréer des lieux de vie, d’échanges qui permettent aux individus de se retrouver et de parler.

Pour réaliser son documentaire sur l’école une idée folle Judith Grumbach a passé beaucoup de temps dans les établissements scolaires. Selon elle, l’addiction au numérique chez les enfants est effectivement le symptôme d’une perte de sens, d’un manque de lien social. Mais, enchaîne-t-elle, l’outil numérique peut être aussi un formidable moyen d’accès à la culture. C’est pourquoi « il est indispensable de s’interroger sur la société que nous avons envie de construire ensemble (…). La politique éducative doit découler de ce choix de société ».

Patrick Bobet rejoint les intervenants sur la grande vigilance à adopter vis-à-vis du numérique. Mais, tient-il à souligner, l’Intelligence artificielle est extrêmement utile, notamment dans le domaine médical. Il affirme « ce qui va différencier les humains des robots, ce sera la conscience et la responsabilité. « Et j’attends de l’école de développer ces deux notions », précise-t-il.

A l’école de la liberté

« Notre devoir est de donner à chaque enfant, à chaque adolescent, des racines et des ailes » affirme le ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse. Fondamentale, l’éducation donne ainsi aux plus jeunes, dans un monde qui change, de solides assises – Lire, écrire, compter, respecter autrui – afin de leur permettre de tout affronter. Cette capacité d’adaptation est un gage de liberté. Et J.-M. Blanquer d’ajouter : « Dans l’ère de la post-vérité dans laquelle nous sommes rentrés, il y existe deux autres piliers : la culture et la logique », qui sont les meilleurs outils au service du discernement et de la liberté. Voilà pour les racines.

Quant aux ailes, il s’agit de donner aux enfants les compétences de leur siècle, notamment les compétences numériques. Mais surfer sur internet ce n’est pas faire preuve de compétences particulières rappelle le ministre. Dans ce domaine, la vraie force est de savoir coder, connaître l’histoire et comprendre les enjeux déontologiques de l’informatique. La volonté du ministre est donc de faire entrer, dans le système éducatif français, l’informatique comme une discipline approfondie afin de préparer les jeunes aux métiers de demain. Compétence donc, et non pas addiction. C’est pourquoi le Gouvernement a interdit le portable au collège, rappelle le ministre. Cette mesure, qui a eu un écho très important à l’échelle internationale, a selon J.-M. Blanquer « des vertus considérables ». Car, poursuit-il, partout dans le monde, deux activités baissent à l’âge du collège : la lecture et l’activité physique. Il est donc essentiel de rééquilibrer le temps de l’enfant pour qu’il soit davantage en contact avec la nature, la culture et le sport.  Attachés plusieurs heures par jour aux écrans, les « digital native » auraient- ils oublié leur corps ?

Pour le ministre, le cap reste « l’école de la confiance » : la confiance en soi que l’enfant acquiert grâce à l’école, comme celle qui doit exister entre tous les acteurs de l’éducation. Il souhaite transmettre à chaque enfant, dès le plus jeune âge, les outils pour toute la vie : des connaissances (langage, éducation artistique, éducation aux médias) mais aussi des « réflexes » (respect d’autrui, esprit d’équipe), utiles dans l’univers scolaire comme dans le cadre professionnel.

Et si le but fondamental de l’éducation est de donner autonomie et liberté, paradoxalement cela passe par la nécessité de poser un cadre. « L’école est une voie de liberté, une promesse de liberté par un mélange de libertés et de contraintes à assumer », conclut-il.

Quel idéal de société pour 2050 ?

Quel avenir s’ouvre à nous si l’école est concurrencée par les réseaux sociaux, si les géants d’internet deviennent les institutions culturelles de demain ? Et que restera- t-il, en 2050, du Siècle des lumières ? interroge, en fin de conférence, l’animateur.

L’esprit des lumières, comme idéal de société, est clairement partagé par les intervenants, chacun proposant toutefois un angle personnel. Pour D. Filippova, si le risque d’obscurantisme existe, il possède une vertu, car « éprouver la fin du monde, c’est aussi une façon de la refuser, de construire quelque chose en contrepoint ». J. Mangon constate l’usure de l’appétence pour la raison et la démocratie et, en même temps, un regain d’intérêt pour le débat public. Il est donc essentiel de repenser notre manière de mettre en scène, de faire vivre notre démocratie.

Pour J. Grumbach, si le collectif est fondamental, il est nécessaire, d’abord, d’aider l’enfant à se connaître. Il faut aussi, insiste-t-elle, que tous les enfants puissent avoir droit à l’éducation, évoquant l’inégalité des chances, les fractures culturelles. Un sujet finalement peu abordé au cours de cette conférence.

J.-M. Blanquer constate une créativité et une vitalité qui ne demandent qu’à s’exprimer. Notre premier devoir est, selon lui, de « contribuer à ce que les jeunes aient une vision optimiste de l’avenir, car ils ont en main les solutions pour être acteurs de ce futur ».

Et P. Franceschi, défenseur d’un humanisme combattant, déclare quant à lui : « j’ai une vision relativement sombre de ce qui va arriver et une vision totalement optimiste de l’action à mener pour y répondre ». Un condensé d’une soirée d’échanges placée sous le signe du paradoxe.

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