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Synthèse Grande conférence #BM2050 du 15 Février : Emploi/Travail

© JC Garcia
Pour cette 5e grande conférence #BM2050, rendez-vous était donné à Talence, sur les bancs de Kedge Business School, école de commerce et de management. Un cadre studieux et stimulant pour aborder les questions du travail en 2050. Sur la scène du grand auditorium, Denis Pennel, directeur général de la World Employment Confederation1, Michel Sarrat PDG de l’entreprise bordelaise GT Solutions, Pascal Rigo, fondateur de la P’tite Boulangerie, Allan Sichel, Président du Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux et le Président de Bordeaux Métropole, Alain Juppé, ont dressé un panorama des tendances qui bouleversent le monde du travail, comme celui de l’entreprise.

Valeur(s) : le mot est ressorti avec force et régularité au cours des échanges. Loin de la « valeur travail » conceptualisée par les économistes classiques2, les intervenants se sont penchés sur la question du travail comme valeur dans notre société ; ils ont aussi examiné les valeurs souhaitées pour la sphère professionnelle de demain.

« La fin du travail n’est pas pour demain » affirme avec conviction Denis Pennel, prenant position dans le débat qui divise, depuis quelques années, les experts autour de la fin du travail3. Preuve en est : «la population active mondiale sur les cinq dernières années a augmenté d’environ 300 millions de personnes ». Mais nous travaillerons « différemment » précise-t-il.

Aussi, pour D. Pennel, la question pertinente est moins la fin du travail que celle du salariat. Plus de 80% des actifs français sont salariés. Mais ce salariat de masse sera-t-il toujours une réalité dans 30 ans ? interroge-t-il. Au sein même du salariat, les conditions de travail se sont diversifiées : le CDI « fordiste » représente un tiers des CDI en France, de plus en plus concurrencé par les horaires atypiques, le temps partiel…

Si le salariat reste encore majoritaire, la révolution du travail se passe, elle, en dehors, à travers le travail indépendant, explique le directeur général de la confédération mondiale de l’emploi. Il rappelle : nous sommes passés d’une économie de rattrapage à une économie de la surabondance. La façon dont nous consommons a fortement évolué, la plateforme incarnant une consommation à la demande, de l’immédiateté. Côté entreprise, il faut s’adapter avec de nouvelles formes d’organisation et un travail plus flexible.

En outre, D. Pennel dénonce le « raisonnement absurde » qui conduit à conclure qu’il n’y aura plus de travail en raison du progrès technologique. « Le discours anxiogène sur les technologies destructrices de l’emploi est vieux de 2000 ans » ironise-t-il. Là encore, les batailles de chiffres opposent les experts : de 9% à 47% d’emplois risquent, selon les études, d’être détruits par la robotisation (ndlr). Mais pour D Pennel, il n’y a pas de corrélation entre le taux d’équipement en machines et la croissance de l’emploi. Les pays qui achètent le plus de robots – la Chine, le Japon et l’Allemagne – sont ceux où le taux de chômage est le plus bas.

Les tendances visibles aujourd’hui laissent présager des modifications durables : allongement de la carrière pour financer les retraites, transitions professionnelles de plus en plus fréquentes ou encore cumul de plusieurs activités (les multi actifs ou « slasheurs » sont 2,3 millions aujourd’hui en France).

Aller au-delà, anticiper les métiers de demain reste difficile, voire impossible selon Pascal Rigo qui constate : « Personne ne peut imaginer comment ce sera dans 30 ans avec les innovations technologiques, l’intelligence artificielle ».

De la valeur du travail aux valeurs dans le monde du travail

Pour D. Pennel, le travail n’est pas une valeur en voie de disparition. Les études européennes révèlent, bien au contraire que, pour les Français tout particulièrement, le travail reste une valeur essentielle, socle d’une citoyenneté sociale. Aussi, les attentes des actifs sont fortes et les risques de déception d’autant plus élevés. Les personnes aspirent à un travail qui permette de se réaliser, qui a du sens, à l’opposé des « bullshit jobs », ces « emplois à la con », dénoncés par l’anthropologue David Graeber, qui concernent des individus affectés par un sentiment d’inutilité sociale, y compris s’agissant d’emplois très qualifiés.

Le terme « sens » est, selon D. Pennel, à appréhender de trois façons : la signification (à quoi je sers dans cette entreprise) ; la direction (qu’est-ce que cette entreprise apporte à société) ; les 5 sens (l’envie d’exprimer sa singularité, ses émotions dans le travail).

La vidéo micro-couloir réalisée par l’association d’étudiants de Kedge, Forum Events, confirme les attentes des jeunes générations vis-à-vis du travail : la recherche de sens (toujours) ; l’équilibre entre travail et autres activités ; la volonté de liberté.

L’expert commente : l’individualisation touche aussi le monde du travail. Nous souhaitons un travail qui s’adapte à l’individu et non le contraire, ce qui explique la montée du travail indépendant à l’opposé de la relation de subordination. Le renouveau de l’entrepreneuriat exprime un souhait de faire de sa passion son activité professionnelle. Et même si, avec l’allongement de l’espérance de vie et des études ainsi qu’avec la réduction du temps de travail hebdomadaire, « On n’a jamais aussi peu travaillé » ajoute l’expert (nous passons 10% de notre vie au travail), il existe une porosité croissance entre vie privée et vie professionnelle.

Et la valeur monétaire ?

D. Pennel surprend la salle : l’entreprise qui fait travailler le plus de personnes sur la planète est …Facebook : plus de 3 milliards de détenteurs d’un compte travaillent, de facto, pour le géant américain sans être rémunérés. Il existe ainsi une déconnexion entre travail et revenu ; cette contribution gracieuse à la création de valeurs des plateformes fait de nous des « travailleurs implicites » comme le démontre le sociologue Antonio Casilli (ndlr).

Michel Sarrat, quant à lui, choisit l’humour et emprunte les mots à un autre Michel, Audiard celui-ci : « Quand on parle pognon, à partir d’un certain montant tout le monde écoute ». Il raconte comment son entreprise, GT Solutions, s’est engagée sur la question de la rémunération. Pour le chef d’entreprise, il faut inventer un processus dans lequel chacun fixe sa rémunération et travailler à la question de la rémunération « juste », « celle qui me laisse paisible et permet de me consacrer à mon travail avec toute l’énergie nécessaire ». Et d’ajouter : la valeur de l’entreprise se crée grâce à toutes les parties prenantes, au premier rang desquelles les salariés, qu’ils soient actionnaires ou « équipiers ».

Modèle d’entreprise ou entreprise modèle ?

« En 2050, à quoi ressemblera une entreprise performante ? » interpelle M. Sarrat qui partage des éléments de réponse à l’aune de l’expérience menée depuis plusieurs années au sein de l’entreprise familiale.

Il passe en revue trois « émergences ». L’autogouvernance : l’entreprise efficace et créative reposera sur un mode d’organisation qui relève de la subsidiarité (et non de la hiérarchie) avec une prise de décision agile partant du terrain. Il illustre son propos par deux exemples :  les conducteurs de GT Solutions prennent des décisions (planning de travail, contrôle du véhicule) qui étaient auparavant entre les mains des « chefs » ; le recrutement collaboratif est désormais développé dans toute l’entreprise. M. Sarrat insiste alors sur un deuxième point : il est essentiel de considérer les personnes dans leur totalité, pas seulement par rapport à leur capacité de travail ou à leur statut. Aussi l’environnement de travail et de ressourcement doit-il permettre aux personnes de s’épanouir ; « La réussite de l’entreprise demain s’appuiera sur des équipiers engagés avec toutes leurs intelligences et leurs émotions » explique-t-il. Enfin, pour le chef d’entreprise, il est essentiel que l’ego de chacun tienne une place « pas trop encombrante ». Il faut donc mettre en cohérence les valeurs proposées (le discours) et la pratique quotidienne ; être exemplaire. Il illustre, une nouvelle fois, son propos par l’exemple : dans la réorganisation des bureaux de l’entreprise, le statut a été gommé ; désormais le bureau du PDG accueille quatre personnes.

M. Sarrat conclut : demain ce seront des pratiques courantes dans les entreprises qui réussiront et il formule l’espoir qu’en 2050 « Bordeaux soit un écosystème qui favorise l’émergence de ce type d’entreprises ».

L’artisanat sur le devant de la scène

Pascal Rigo est un entrepreneur qui a réalisé son parcours professionnel en Californie ; cette culture outre-Atlantique transparait dans ses propos. La valeur essentielle est, à ses yeux, le respect des gens qui travaillent « non pas pour nous, mais avec nous ». Animé par la force de l’expérimentation – « Tester peut amener à avoir un but, un destin commun » – l’entrepreneur raconte comment il a créé en France, il y a deux ans, un nouveau concept de boulangerie. « La P’tite boulangerie », c’est un fonds de commerce, au cœur même d’entreprises de la grande distribution. L’idée est d’aider les jeunes artisans à s’installer, à devenir leur propre patron sans apport financier, en sortant des sentiers battus. Deuxième objectif : remettre au premier plan les gestes et le visage de l’artisan, plus coutumier des arrière-boutiques, afin de susciter des vocations. Les tests s’avèrent concluants puisqu’un contrat vient d’être signé avec 200 magasins d’une grande enseigne, démontrant que son concept innovant « créer de la valeur patrimoniale artisanale » est un succès. « Avec des petites idées, des vraies valeurs, on peut arriver à bouger des montagnes » résume l’entrepreneur.

Pour Allan Sichel également « l’avenir est le développement de l’artisanat ». Le Président du CIVB constate toutefois un problème de recrutement pour le travail de la vigne ; pénibilité et faible rémunération le rendent moins attractif, notamment pour les jeunes. « Nous sommes allés vers la spécialisation des tâches, en particulier dans les propriétés les plus structurées » explique le professionnel de ce secteur. Or la recherche de sens existe aussi dans l’univers vitivinicole confronté à des enjeux de taille (réchauffement climatique, sortie de l’utilisation des produits chimiques, robotisation) ; elle nécessite davantage de transversalité, avec des équipes qui travaillent à la fois à la vigne et aux chais pour entretenir le lien fondamental entre le travail de la terre et la bouteille de vin.

Quel travail et quels emplois, demain, à Bordeaux ?

Le Maire rappelle la bonne santé de la métropole bordelaise ; 11 000 emplois ont été créés en 2018, rendant le « pari » des 100 000 nouveaux emplois d’ici 2030 – nécessaires pour absorber la croissance démographique – tout à fait possible à relever. Il évoque ainsi les domaines en fort développement, créateurs d’emplois aujourd’hui et demain : l’aéronautique et le spatial, le numérique, le tourisme ou encore la santé, et bien entendu l’artisanat.

Les questions de la salle réorientent les échanges vers les préoccupations sociales : la valeur de l’individu dans le monde professionnel mais aussi en tant que citoyen, l’insertion professionnelle des chômeurs et des séniors, ou encore le bien-être au travail.

Alain Juppé conclut sur une note optimiste : le travail va perdurer et reste, pour les jeunes générations, un moyen de donner du sens à leur vie. En outre, Bordeaux est un territoire qui accueille des entreprises à la pointe du « progrès social », autrement dit « exemplaires ». De quoi terminer la soirée sur un éclatant « Vive 2050 ! ».

 

 


1 Confédération mondiale de l’emploi.

2 La valeur d’un bien se détermine en fonction de la quantité de travail humain qui l’a produit.

3 Cf. Jérémy Rifkin, Dominique Méda, Bernard Stiegler…

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