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Les bretelles de Margaux, un récit de Jean-Marc Offner

 

Un court récit prospectif sur la mobilité, par Jean-Marc Offner, directeur général de l’a-urba.

Les bretelles de Margaux

Enjeux et prospective du droit à la mobilité et de ses domaines d’application

Sur la vitre de la véranda, l’intensité lumineuse du message s’amplifia : «6 heures». Le BTB, autrement dit le Bureau des temps bordelais, lui rappelait l’horaire de validité de son passe « rocade » pour ce mardi : entre 6 heures 30 et 7 heures. Ce créneau quelque peu matinal à son goût lui faisait presque regretter d’avoir décidé de faire des courses, mais il fallait vraiment qu’elle renouvelle sa garde-robe. C’est sa copine qui avait râlé le plus, mais il n’était bien sûr pas question de monter seule dans la voiture – une « air comprimé » de dernière génération – que la régie avait mise à sa disposition pour la journée.

Margaux esquissa un sourire. Son père avait été un militant acharné du « oui » au référendum organisé en 2019 par la Communauté urbaine de Bordeaux1 pour la mise en œuvre du Pacte métropolitain de chrono-aménagement. Pourtant ambitieux par la place donnée aux transports collectifs, au vélo et à la marche à pied, le Plan de déplacements urbains du début des années 2010 n’avait pas pesé lourd face au rythme de la croissance démographique et au refus des élus locaux de réduire suffisamment le nombre des places de stationnement sur les lieux de travail. La congestion avait fait chuter le niveau de mobilité, qui s’était stabilisé à deux déplacements par jour et par personne. Certes, l’usage croissant du télétravail et, plus largement, des télé-services, avait pour partie pallié cette réduction des échanges. Mais l’animation urbaine en avait pris un coup, comme l’attractivité économique. Faute de pouvoir se rendre dans les centres villes, les habitants s’étaient efforcés de réinventer une vie de voisinage. Le quotidien régional Sud Ouest et l’entreprise Decaux s’étaient associés pour proposer de nombreux services de proximité, mobilier urbain «intelligent » aidant. Mais lorsque le conseil de quartier de Bacalan2 avait demandé que le pont sur la Garonne soit fermé durant la nuit, le mouvement SOS Métropole avait pris de l’ampleur. Parmi les meneurs, beaucoup d’anciens Toulousains, ayant quitté la ville rose après le triplement des impôts locaux lié à la gratuité des transports publics décidé par la municipalité du Grand Toulouse au nom du droit au transport. Face à cette revendication d’un fonctionnement à l’échelle métropolitaine, l’agence d’urbanisme bordelaise avait élaboré un programme d’action structuré par les principes de mutualisation des moyens de transport et d’optimisation de l’usage des infrastructures. La régulation des temporalités y tenait un rôle privilégié.

Le hasard avait bien fait les choses. Parmi les deux co-voitureurs que le Réseau lui avait demandé de faire monter à bord, Margaux reconnut un certain Vincent, le grand-père d’un ami de son fils. La conversation s’engagea sur les projets des uns et des autres. Ce vieux monsieur s’apprêtait, enfin, à aller embrasser sa fille, partie il y a plus de dix ans au Canada. Il expliqua en effet qu’il avait cumulé assez de droits kilométriques pour être autorisé à prendre l’avion. Il y avait bien longtemps, pour sa part, que Margaux n’était pas partie en vacances, comme si les quatre mois de tour du monde en paquebot à voiles – cadeau de son assurance-vie après son engagement à marcher au minimum une demi-heure par jour – avaient assouvi sa quête d’exotisme. Il faut dire aussi que la fusion des universités de Bilbao et de Bordeaux avait chaleureusement hispanisé l’ambiance des quais de Garonne. Le cosmopolitisme s’était également développé grâce aux échanges réguliers entre Bordeaux et Bamako, qui avaient fait de la capitale girondine un territoire privilégié pour la diffusion des cultures africaines.

Margaux raconta qu’elle devait d’ailleurs assister le lendemain soir à un concert exceptionnel de musiciens maliens à la base sous-marine, donné en mémoire des victimes de la grande inondation de 2025. Ce terrible événement avait renforcé la crédibilité et l’influence des partisans du zéro carbone, alors que les forages pétroliers de l’Antarctique repoussaient pourtant année après année le moment du Peak Oil. C’est à cette époque que le ministre européen de l’Environnement avait lancé son fameux programme «Vélec » : en dix ans, 85% de la population des plus de 10 ans s’étaient vus équipés d’un vélo électrique, qui assurait une bonne part des trajets quotidiens.

Margaux était arrivée dans sa boutique de vêtements préférée. Elle devait l’avouer : le shopping restait l’un de ses grands plaisirs. Elle plaignait sa sœur Pauline, partie depuis presque deux ans vivre à Tokyo avec un étudiant japonais rencontré sur les bancs de Sciences Po Grand Sud-Ouest3. À force de se retrouver dans la voiture « cinéma asiatique » de la ligne à grande vitesse Bordeaux-Toulouse, ils étaient tombés amoureux… Elle avait certes un job passionnant, à l’Irca4. Mais elle supportait de plus en plus mal l’organisation du travail que la fédération sino-nipponne avait adoptée depuis déjà quinze ans : trois jours au bureau, quatre jours chez soi. Cette manière radicale de diminuer le nombre de déplacements entre le domicile et le travail avait certes permis au pays de respecter enfin ses engagements internationaux, mais le confinement lui provoquait un stress pénible.

L’activité de recherche de Pauline portait d’ailleurs sur ces questions : elle participait au programme comparatif sur les effets socio-économiques des différents systèmes de régulation de la mobilité mis en œuvre dans les régions du monde. Avec son équipe, elle avait plus particulièrement en charge l’évaluation du dispositif des États-Unis d’Amérique latine. Ses principes l’avaient choquée au départ : un droit d’accès aux services essentiels (ASE) – enseignement, santé, emploi, commerces et loisirs quotidiens, célébrations religieuses – constitutionnellement garanti par les institutions régionales, qui se traduisait concrètement selon des modalités logistiques variées : déplacement de la personne, service électronumérique, livraison au pôle de proximité… Et puis, des réseaux de services privés (RSP) pour l’extraordinaire. Un schéma très inégalitaire, à l’image de la structure du continent, mais la forte péréquation dont profitaient les ASE par la taxation des RSP méritait l’intérêt.

Margaux oublia sa soeur Pauline et sa vie à Tokyo. Elle venait d’apercevoir une superbe robe mauve, dont le designer avait astucieusement disposé les capteurs pour en faire des bretelles plutôt sexy. Une lueur passa dans ses yeux. Elle était née le jour où l’ONU avait décidé d’interdire toute implantation sous-cutanée des puces de géo-localisation. Une chance ! Il était en revanche devenu impensable de se déplacer sans capteurs, sauf à jouer l’asocial antipathique. Et dire qu’il y en avait eu pour prédire la fin des distances et l’homogénéisation des territoires au début du XXIe siècle. Le hic et nunc avait bien repris ses droits. Carmen, la copine de Margaux, s’offrit pour sa part un chapeau-vélo d’un vert pomme éclatant, bien utile pour se protéger des gouttes de pluie printanières. Elle affectionnait cette couleur, depuis que, à son stage de CM1 (compétences métropolitaines 1er niveau)5, un moniteur bronzé lui avait affirmé que cela lui allait bien au teint. L’ apprentissage de la mobilité, de ses codes et de ses techniques, était devenu un service d’intérêt général, bien utile compte tenu des évolutions rapides de l’ingénierie cinétique.

Retour à la voiture, un trajet fluide… Il y avait bien longtemps que Margaux ne s’était pas trouvée dans un bouchon. Les gigantesques embouteillages d’automobiles électriques qui affectaient presque quotidiennement la vie des Londoniens la surprenaient toujours. Lorsque la Grande-Bretagne était sortie de l’Union européenne, au début des années 2020, le gouvernement libéral-vert avait décidé, au nom de la liberté de circulation, de supprimer tous les freins économiques ou réglementaires à l’usage de l’automobile. Le prix Nobel d’économie Yen Tao avait, il est vrai, théorisé ce modèle de la régulation zéro. Appliqué aux télécommunications, son efficacité avait été incontestable : innovations techniques et organisationnelles en hausse ; tarifications sociales attractives. La fracture numérique n’était plus qu’un vieux souvenir. Mais le secteur des transports respectait mal la théorie ! Avec des réseaux de transport collectif démantelés et des voiries autoroutières dangereuses pour les deux-roues, les salariés étaient devenus définitivement dépendants de la voiture. Arguant du fait qu’ils utilisaient le temps de leurs trajets pour traiter leur courrier et reconstituer leurs synapses neuronales, les automobilistes londoniens avaient réussi après plusieurs semaines de grève à faire intégrer leurs heures de déplacement dans le temps de travail. Les plus riches se déplaçaient en navettes solaires aériennes, les plus pauvres restaient chez eux.

La maison. Trois pilules et un verre d’eau. Sa robe à bretelles lui plaisait vraiment bien. Margaux s’installa rapidement sous la douche à ions. Elle adorait cette sensation. Reposée, elle s’assit confortablement dans sa véranda. L’ écran surgit dans le ciel. Elle voulait revoir Mulholland Drive. Le film de David Lynch la fascinait, comme beaucoup des gens de sa génération. Après le Big One de 2023, l’agglomération de Los Angeles avait été totalement rasée. La ville comme le film étaient devenus les symboles d’un passé révolu de mobilité sans entraves, où prendre la voiture et l’avion ne semblait poser de problème à personne. La civilisation du pétrole n’avait finalement été qu’un court instant dans l’histoire de l’humanité, en Californie comme ailleurs. Mais, après tout, l’important restait de pouvoir accéder à tout, de pouvoir aller partout, même si ce n’était plus n’importe comment ni n’importe quand. Margaux s’endormit doucement. Les capteurs de sa robe tintinnabulèrent. Un sourire d’ange. Elle avait planifié depuis plusieurs jours cette séance de connexion onirique avec son ami Léo. Son attente ne fut pas déçue…


 

  1. La Communauté urbaine de Bordeaux est un établissement public de coopération intercommunale.
    La CUB réunit actuellement 27 communes, soit la ville-centre et les villes périphériques formant l’agglomération bordelaise.
  2. Bacalan est un quartier de l’ancienne zone portuaire au nord de Bordeaux.
  3. Il existe plusieurs instituts d’études politiques familièrement dénommés «Sciences Po», à Paris et dans diverses villes de province, dont Bordeaux et Toulouse.
    Il est loisible d’imaginer un rapprochement de ces deux instituts, localisés l’un comme l’autre dans le Sud- Ouest de la France.
  4. Ce sigle, bien sûr inventé, pourrait par exemple désigner un Institut de recherche en cinétique avancée.
  5. Jeu de mots sur « cours moyen première année », qui correspond, en France, à la classe scolaire des enfants de 8-9 ans.

 

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