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La Cuvée Bordeaux 2050 par Pascal Chatonnet

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À l’invitation de l’association des journalistes de l’environnement (AJE) je me suis livré à un exercice visant à préfigurer ce que pourrait être le vin de Bordeaux en 2050, si les prévisions des climatologues en matière de réchauffement global se réalisaient. Ce qui a débuté comme une discussion informelle s’est révélé être une approche cohérente qui pouvait rapidement se concrétiser pour montrer aux prescripteurs d’opinions et au grand public l’une des conséquences du changement climatique qui s’opère.
En élaborant en 2018 la Cuvée Bordeaux 2050, nous avons créé un vin venu du futur, donnant l’avant-goût amer du réchauffement climatique, Pascal Chatonnet

Des indicateurs au rouge

Alors que nous sommes censés vivre sous un climat océanique tempéré, nous avons – ces trois dernières années – vécu des périodes caniculaires de plus en plus fortes et des sécheresses, occasionnant une date moyenne des vendanges programmée avec quinze jours d’avance. Pour l’instant, sur les vins rouges, les conséquences sont plutôt positives et lorsque nous bénéficions d’un été indien, nous constatons une amélioration du millésime. Mais si ce phénomène « d’extrémisation » climatique perdure et s’aggrave, cela risque de changer négativement. Les vins de grande qualité n’ont jamais été produits sous des climats extrêmes. C’est cultiver la vigne à la limite de maturité qui est toujours le plus intéressant (et pas un excès de maturité), c’est là que l’on produit finesse, élégance et complexité.

Pour élaborer la cuvée « Bordeaux 2050 »(1), j’ai émis l’hypothèse que – dans 32 ans – nous cultiverions les cépages Cabernet Sauvignon et Merlot (les plus typiques du Bordelais) de la même manière mais sous un climat nettement plus méridional, tels que ceux du Languedoc-Roussillon, du sud de l’Espagne ou de la Tunisie actuellement. Cultivés sous ces climats significativement plus chauds et plus secs, avec un cycle végétatif nettement accéléré par rapport à celui actuellement connu en Bordelais, nos cépages présentent des profils analytiques et surtout organoleptiques très différents.

J’ai réalisé ainsi un assemblage 50 % Cabernet Sauvignon et 50 % Merlot, simulant ce que nous aurions en 2050 si les projections climatologiques se vérifient et si aucune adaptation n’était effectuée par ailleurs.

Le résultat n’est pas du tout un vin meilleur ou plus mauvais que celui élaboré traditionnellement dans la région bordelaise de nos jours, mais un vin très différent du profil original actuel. Caractérisé le plus souvent aujourd’hui par la fraicheur de son arôme, avec une combinaison typique de fruits noirs et rouges caractéristiques des deux cépages dominants de la région, avec une acidité rafraîchissante et des tanins bien tendus et beaucoup de finesse en général, on obtient avec le vin de la « Cuvée Bordeaux 2050 » une expression peut être un peu plus dense mais surtout plus épaisse c’est-à-dire moins élégante. La couleur est assez intense mais avec une teinte plus évoluée pour l’âge du vin. Les arômes évoquent ceux de fruits très mûrs, un peu cuits presque secs avec une nuance de cacao. Malgré une attaque plus sucrée et une acidité plus faible, l’évolution en bouche se fait assez tannique, avec une finale un peu sèche et surtout assez amère. La capacité au vieillissement sera certainement réduite en raison d’une évolution déjà notable.»

Une démarche conçue comme une alerte

En créant ce Bordeaux 2050, j’ai souhaité lancer une alerte en direction de notre profession et des amateurs de vins. Les vignobles que nous plantons aujourd’hui en 2018 seront ceux que l’on exploitera en 2050. Il faut donc se poser la question aujourd’hui des cépages à utiliser pour demain, des règles de production, de la sélection des terroirs et peut-être, revenir sur la mode de la très haute densité sur certains terroirs (pour anticiper le manque d’eau qui risque devenir chronique). Le Bordeaux d’il y a deux ou trois siècles n’était pas le même que celui que nous buvons aujourd’hui. Il nous faudra encore une fois nous adapter, évoluer. Le but de cette pure « expérience » est d’interpeller la filière mais également les autorités réglementant notre profession pour leur permettre d’accompagner cette évolution en anticipant les changements à venir.

(1) 400 bouteilles non commercialisées destinées aux relais et prescripteurs d’opinion dans le domaine du vin et de l’environnement.

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