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Grande conférence du 18 Janvier sur les fonctions du quotidien

Le cycle des grandes conférences #BM2050 s’est ouvert vendredi 18 janvier. Le Président de Bordeaux Métropole Alain Juppé, à l’initiative de cette démarche de prospective, a rappelé qu’après une phase de participation citoyenne de grande ampleur – près de 50 000 personnes ont exprimé attentes, vision et souhaits pour la ville de demain par le biais de questionnaires, via le camion du futur, le serious game – la parole est donnée aux « experts », ceux qui font des thématiques retenues le cœur de leurs activités professionnelles. Au menu de cette première grande conférence qui s’est tenue à la Chambre de Commerce : les « fonctions du quotidien.

Mais alors, qu’allons-nous manger demain ? Et comment allons-nous manger ?

Scandales dans l’industrie agroalimentaire, crise des agriculteurs, « malbouffe », l’alimentation est un sujet de préoccupation partagé appelant de nouveaux modes de production, d’approvisionnement et de consommation.

Les conférenciers ont tout d’abord tenu à rappeler que, malgré ce constat, nous mangeons mieux aujourd’hui qu’il y a 100 ou même 30 ans ; les industries agroalimentaires ont permis des progrès essentiels en termes d’hygiène et nous sommes mieux informés sur le contenu de nos assiettes.

Néanmoins les nouveaux modèles montent en puissance en réponse à la crise de confiance et aux désirs citoyens : circuits courts, bio, manger local, agriculture urbaine. Certains bordelais auraient bien envie de s’inspirer de l’Agro food park au Danemark, un parc agricole qui pourrait devenir la référence mondiale de l’agriculture urbaine.

Les métropoles ont-elles vocation à se transformer en champ agricole ? Ce n’est pas l’avis d’Antoine Picon, ingénieur, architecte et historien, pour qui l’agriculture urbaine ne produira pas tout ce dont les villes ont besoin. En revanche, la question de l’alimentation offre l’opportunité de penser la réarticulation ville-campagne car la ville « n’est pas un isolat ».

La vraie révolution concerne la place du citoyen. Grâce au numérique, le « consommacteur » a développé une véritable autonomie souligne Emmanuel Grenier PDG de Cdiscount, entreprise bordelaise leader français du e-commerce. Le numérique a en effet amélioré le niveau de connaissance et la capacité d’arbitrage, à l’image de l’application Yuka*. Il permet également de mettre en relation, très rapidement, producteurs et consommateurs via des « marketplace » ou places du marché, telles que Tauziet &Co*, plateforme internet comptant 80 000 membres.

L’alimentation aux racines de la santé

Les travaux menés par les scientifiques depuis dix ans convergent. La meilleure alimentation est composée de céréales complètes, de viandes non grasses ou de poissons – pas de charcuterie ni de viande rouge – davantage de fruits et légumes, de noix et noisettes.

Au-delà, l’épigénétique, science qui révèle comment par nos comportements nous pouvons modifier l’expression de nos gènes, permet de passer à une ère de prévention et non plus de traitement, explique Joël de Rosnay biologiste et prospectiviste.

Cependant, il ne suffit pas de savoir pour changer son comportement. Selon Nicolas Nova, chercheur et co-fondateur du Near Future Laboratory, il existe un décalage entre la connaissance (la prise de conscience) et les pratiques quotidiennes qui se modifient lentement.

Les intervenants s’accordent sur la nécessité d’un modèle d’éducation à inventer, clé de voûte de nouveaux comportements alimentaires et de lutte contre le gaspillage. « Manger différemment c’est voter tous les jours pour l’environnement », résume J. de Rosnay.

Liberté versus normativité

La nouvelle alimentation soulève inévitablement des questions de régulation. Qui va édicter les règles ? Qui contrôlera ? Pour Antoine Picon, c’est un point essentiel, politique.

La question du biopouvoir ouvre le débat en référence au « biopolitique », concept développé par Michel Foucault. J. de Rosnay réaffirme que ce sont des recommandations fondées sur des bases scientifiques, pas des contraintes. Chacun est libre de les suivre ou de ne pas les suivre. Et pourtant, le risque d’aller vers une normativité des comportements et l’imposition d’un modèle unique existe, comme le souligne également Nicolas Nova.

En outre, se maintenir en bonne santé relèvera d’une relation contractuelle. Avec son pharmacien prioritairement. Avec son assurance maladie, possiblement. Un modèle qui pose, de nouveau, la question de la liberté individuelle.

L’heure est à la confession…et à l’humour : Antoine Picon avoue qu’il fait partie de ceux qui aiment bien la charcuterie de temps à autre. Un penchant qu’il partage avec Alain Juppé qui interroge J. de Rosnay sur le rapport entre plaisir et nutrition.

Ce dernier se définit comme positif. « La meilleure nouvelle c’est que l’on peut faire quelque chose pour soi ». Nous avons, par la connaissance, la responsabilité de notre propre santé ; c’est une chance pour tous. L’autre bonne nouvelle, c’est que le plaisir – avec modération – compense le risque.

Progrès technique, progrès social ?

En matière d’énergie, la ville est l’une des plus grandes centrales de production d’énergies du futur. Les tuiles solaires, en particulier, sont d’excellents collecteurs d’énergie renouvelable.

A quoi ressemblera la ville vue d’en haut, aime à se demander le Maire de Bordeaux. Les toits, dernière frontière de l’urbanisme, seront-ils tous aménagés ? Des ombrières solaires sur les parkings des centres commerciaux ; des jardins partagés ou des fermes sur les immeubles organisés verticalement comme à Montréal, Singapour. C’est en tout cas dans cette direction que les architectes sont incités à aller pour les projets bordelais.

Que nous réserve, plus globalement, la promesse technologique ? Pour la grande majorité des professionnels de santé, « la médecine technologique » sera plus inégalitaire et plus déshumanisée. J. de Rosnay quant à lui voit la technologie comme complémentaire à l’humain, une intelligence « auxiliaire ».

Dans les domaines de l’éducation, du commerce, des services, la société que nous construisons se traduit-elle par une perte de certains types de rapports humains ? Une inquiétude reprise par un participant dans la salle qui confirme que « le plus important dans la société de demain, c’est le vivre ensemble ».

La technologie est tout autant une opportunité qu’un risque. Quand Nicolas Nova parle d’absorption, « cela prend du temps de s’approprier une technologie », Antoine Picon parle d’anticipation : il est essentiel de se poser la question du « et si » afin d’identifier le risque.

Là encore la ville peut être une solution. Avec ses espaces physiques – places publiques, ronds-points, trottoirs…-, la ville sert à fabriquer de la rencontre. « C’est un antidote aux machines », affirme A. Picon. Pour J. de Rosnay, elle est un « catalyseur exceptionnel des intelligences humaines » et d’émergence de nouveaux modèles.

Et la nature dans tout ça ?

La question a poussé au fond de la salle, portée par une voix féminine qui s’inquiète de voir la nature disparaitre dans la ville, un propos qui exprime une demande générationnelle.

Les professionnels sont optimistes. Depuis une quinzaine d’années, le vent souffle pour la prise en compte de la question de la nature en matière d’urbanisme ; partout dans le monde, la question environnementale réinterroge la ville.

Lors de cette conférence, il a finalement été peu question d’inégalités sociales. Dans la salle, un témoignage pointe le temps passé, perdu, dans les mobilités contraintes qui amputent le temps permettant de mieux se nourrir.

« I Have a dream »

Chaque intervenant est invité, en guise de conclusion, à formuler un souhait pour le futur de la ville. Antoine Picon souhaite que Bordeaux soit capable de garder sa beauté, ce sens du plaisir, et d’être en même temps moderne, technologique.

Nicolas Nova, quant à lui, aimerait pour 2050 un retour des animaux dans la ville dans une relation harmonieuse (non comestible bien entendu glisse-t-il dans une dernière allusion à la charcuterie).

Pour Emmanuel Grenier, c’est à la jeunesse de bâtir 2050. Et Joël de Rosnay rêve d’un projet de ville construit pas seulement par les urbanistes, les politiques et les industriels, mais aussi par les musiciens, les rappeurs, les surfeurs et les jeunes de 12 ans.

Ne serait-ce pas justement l’objectif de la démarche #BM2050 ?

 

Synthèse a’urba

 


*Application qui scanne les produits et analyse leur impact sur la santé.

*Cette initiative a été présentée par Géraldine Sillègue sa co-fondatrice, lors de la journée « Se nourrir » qui a précédé cette grande conférence.

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