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Grande conférence #BM2050 du 25 janvier 2019 sur l’aménagement du territoire et le climat

Le cycle des grandes conférences #BM2050 s’est poursuivi le vendredi 25 janvier. Au menu de cette deuxième semaine : Aménagement du territoire et climat. Hôte de l’évènement, Yves Déloye souligne que cette question a toute sa place dans l’institution qu’il dirige. Une chaire consacrée à la transition énergétique au niveau régional vient d’y être créée, en partenariat avec la Caisse des dépôts, Engie et la Nouvelle-Aquitaine. Et un parcours de master inédit sera proposé l’année prochaine, consacré à la régulation et à la gouvernance du climat au niveau international.

L’amphithéâtre Montesquieu accueille donc, devant une assemblée fournie, Hervé Le Treut, professeur à l’Université Pierre et Marie Curie, directeur de l’Institut Pierre-Simon Laplace et membre de l’Académie des sciences ; Philippe Madec, architecte et urbaniste, spécialiste des architectures bio-climatiques ; Philippe Wahl, président directeur général du groupe La Poste ; Alain Juppé, président de Bordeaux Métropole, maire de Bordeaux et ancien Premier ministre.

Une prise de conscience toujours trop tardive des enjeux climatiques

Fort des travaux du comité scientifique Acclimaterra, qu’il préside, Hervé Le Treut tient un propos sans équivoque : nous ne sommes qu’au début des effets du changement climatique. Les risques augmentent, et continueront d’augmenter. Dans une région où nature, forêt et agriculture sont très présentes, les enjeux s’avèrent considérables.

400 chercheurs ont été mobilisés pour rédiger un premier rapport en 2013, un second en 2018. Les informations ne manquent pas, pour évaluer concrètement les détériorations sur l’eau, l’air, les sols, même si les interactions entre phénomènes liés au changement climatique restent mal appréhendées. L’aléa du temps est également important.

Cela explique-t-il le retard de la décision publique sur ces sujets ? Si les effets du changement climatique sont « presque déjà inscrits dans le futur » grâce aux modélisations scientifiques, les brouillages d’échelle spatiale et temporelle ne facilitent sans doute pas la prise de conscience collective. Ainsi le CO2 reste-t-il un siècle environ dans l’atmosphère. Et les villes sont contraintes par ce qui se passe ailleurs. Hervé Le Treut d’alerter : « On est face à des risques dont on ne mesure pas encore assez la croissance dans les prochaines années ».

Sans effet visible du réchauffement climatique, pas d’action politique ? Faut-il voir pour croire ? (c’est depuis les années 1995 seulement que le réchauffement est dans les données, et pas uniquement dans les modèles mathématiques). En réponse, Alain Juppé met en avant plusieurs initiatives, portées par le PCET (plan climat-énergie territorial) de la Métropole, concernant la transition énergétique, la nature en ville et les nécessaires changements de comportement à accompagner : un objectif de 30% d’énergies renouvelables (14-15% aujourd’hui) sur la Métropole en 2030 ; les 50% d’espaces naturels à préserver (alors que la demande de nature apparaît très fortement dans les aspirations des habitants), la démarche des jeunes pour le développement durable, une invitation à installer des ombrières avec panneaux photovoltaïques sur les parkings des hypermarchés, la végétalisation des toits…

A leur façon, les projets de construction sur pilotis, dans les projets de la Rive droite bordelaise, répondent aux risques à venir de submersion, entraînée par la remontée des eaux due à la fonte des glaces. Sur la côte sableuse, les processus d’érosion et de retrait du trait de côte sont plus difficiles à anticiper.

H. Le Treut rappelle les deux manières d’agir : ne pas émettre de gaz à effet de serre (GES) ; s’adapter au changement climatique. Les stratégies d’adaptation ont mis du temps à s’engager par rapport à toutes les actions nationales et locales de réduction des GES, mais elles trouvent aujourd’hui leur légitimité dans les territoires les plus à risques. C’est ce que fait notamment le CIVB, note A. Juppé, en testant des cépages inédits sur les terroirs bordelais.

La Poste, pour sa part, a, dès 2009, développé son parc de voitures électriques, rappelle Philippe Wahl. Et c’est encore aujourd’hui la plus grande flotte électrique d’entreprise.

Les facteurs au service de la proximité

Collapse: How Societies Choose to Fail or Succeed. C’est cet ouvrage du géographe américain Jared Diamond – paru en 2005 et traduit en français sous le titre Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (Gallimard, 2006) – qui a participé à la formation écologique du Président de la Poste. Mais la Poste est aussi confrontée à une rupture majeure de ses activités : 18 milliards d’objets transportés en 2008, 9 milliards en 2018, 6 milliards sans doute en 2025.

La Poste ne peut que changer de modèle. Et, face à la disparition de la lettre, l’entreprise fait le pari de la mobilisation des factrices et des facteurs, qui font la force de la Poste, au profit de cette nouvelle proximité dont une bonne partie des services reste encore à inventer. Comme le souligne Ph. Wahl, la Poste, en assurant « la liaison entre le métropolitain et le rural éloigné », est un « instrument de cohésion des territoires ».

Si les lettres disparaissent, le trafic des colis en revanche augmente. Et Philippe Wahl d’annoncer « l’asphyxie des métropoles par le e-commerce »… 8 % de croissance par an pour les colis (une multiplication par 2 en 7 ans), avec les risques induits de pollution, de blocage, de perte de temps collectif.

Un nouveau concept de logistique urbaine est né en 2014, la desserte du centre-ville étant assurée uniquement avec des véhicules propres en partenariat avec les collectivités locales. C’est l’expérience bordelaise de l’Hôtel de Logistique Urbain, une première. Dans un même souci d’innovation, le Président de la Poste se dit prêt à transporter les tomates entre Marmande et Bordeaux sans passer par Rungis, promotion des circuits courts et des coopérations métropolitaines aidant !

Equilibre des territoires et justice sociale

Dans ces jeux sémantiques et politiques entre l’urbain et le rural, Philippe Madec réhabilite la notion, proposée puis oubliée par l’ONU Habitat, d’« établissement humain ». Il faut faire le deuil du « tout urbain » comme avenir de l’humanité, assure l’architecte. Les aires urbaines de l’Insee font penser que 80% de la population est « urbaine », alors que selon ses calculs 52 à 60 % de la population est rurale et occupe 95% du territoire.

Il faut penser au-delà de la coupure entre les métropoles et les territoires ; et penser autrement la dette écologique des espaces urbains. L’empreinte écologique de Paris est 313 fois plus lourde que sa biocapacité, celle de l’Ile-de-France 13 fois plus lourde. Il y a là de quoi imaginer des solidarités territoriales inédites.

Dans ce même esprit, A. Juppé demande que l’on arrête d’opposer les territoires entre eux, selon leur degré supposé de richesse ou de pauvreté. Aussi la métropole bordelaise développe-t-elle des coopérations avec Libourne, Angoulême, Marmande, Saintes, et d’autres villes bientôt, avec la conviction que « faire travailler les territoires la main dans la main » construira l’équité des territoires métropolitains de demain.

Il y a peut-être là l’esquisse d’une organisation régionale polycentrique, « en archipel », réponse à une attractivité démographique qui paraît désormais supposer une négociation sur les capacités de densification des territoires. Une remise en cause qui a à voir avec le sentiment de « trop de monde » mais qui s’accorde aussi avec la demande de plus de nature, avec la nécessité de lutter contre les îlots de chaleur (durant une vague de chaleur de 2017, 37° à Bordeaux centre, 25° en périphérie, à quelques kilomètres). Quid alors de la localisation des emplois et des facilités de déplacement (notamment ferroviaire) ? Comment relocaliser les territoires sur leurs ressources communes, l’eau et le sol en premier lieu, « sources aussi de cohérence et de lien entre les espaces », s’interroge H. Le Treut.

« Quitter l’héritage machiniste des modernes »

Faut-il aller jusqu’à penser l’immobilité, en tout cas une proximité spatiale qui réduise fortement les besoins de déplacement (l’éloge de la pantoufle, de la ville « en bas de chez soi) ? Ph. Madec le pense, d’autant qu’il récuse la notion de résilience, qui peut parfois conduire à s’occuper des effets sans remettre en cause… les causes. Et de citer Nicolas Boileau : « on n’aime pas l’effet mais on continue à adorer la cause ».

Ainsi de la voiture électrique, qui s’accommode de l’organisation de l’espace ayant conduit à la dépendance automobile. Quel aménagement pour toucher aux facteurs premiers du changement climatique ?

H. Le Treut, conscient des facteurs sociaux qui nous poussent au déplacement et au voyage, préfère croire aux vertus du transport public, désormais à élargir à la notion de transport partagé.

Il n’y a en tout cas plus de projet générique, comme les « modernes » pouvaient le penser, mais uniquement des projets spécifiques pour des situations toujours particulières. Comme Philippe Madec le rappelle en invoquant Hanna Arendt, « le projet partagé doit faire autorité ». L’adaptation au changement climatique appelle un « travail collectif », comme prévient aussi H. Le Treut, une « responsabilité partagée » ajoute P. Wahl, « un tas de petites choses (…) pour construire une solidarité » entre hommes et entre territoires, conclut A. Juppé. Le changement climatique impliquerait-il donc de nouvelles formes urbaines au service d’un nouveau contrat de société ? C’est ce que P. Madec a déjà amorcé à travers ses différents projets guidés par une « frugalité heureuse et créative » fondée sur une nouvelle proximité économe et à échelle humaine.

Synthèse a’urba

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